2084 (Boualem Sansal, 2015)

2084Contre-utopie poussive du fondamentalisme religieux au pouvoir

L’Abistan, le pays imaginaire décrit par Sansal, suit des règles simples : « la vraie foi est dans l’abandon et la soumission, Yölah est omnipotent et Abi est le gardien infaillible du troupeau. » Les Croyants justiciers bénévoles, les Miliciens volontaires, les espions en tous genres et les aussi terribles qu’invisibles V, dont il se dit qu’ils liraient dans les pensées, tous veillent à ce que personne n’oublie ces principes simples. Un écart envoie bien vite le blasphémateur au stade pour un spectacle convivial dont il sera le clou.

On trouve en Abistan le pire des dictatures islamiques, de l’Arabie Saoudite à l’Afghanistan des Talibans ou à l’Iran de Khomenei. Les multiples milices alimentent en chair fraîche les exécutions publiques, seule distraction du pays, la délation est omniprésente, politique et religion ne sont qu’une seule et même chose. Les habitants sont assignés à un quartier dont ils ne peuvent sortir. La Grande Guerre sainte a vu la victoire éclatante du régime, après laquelle la religion a remplacé toute forme de culture lui préexistant. Depuis, le régime vit en guerre permanente contre l’Ennemi, que personne n’a jamais vu, mais qui survivrait à l’intérieur même du régime, menaçant la sécurité abistanaise. Pour en rendre la réalité plus tangible, des poches de rébellion ont été conservées, enfermées dans des ghettos où vivent les rebelles au régime. Les caractéristiques principales de 1984 sont là : la guerre permanente, l’ennemi de l’intérieur, dans un monde dont la représentation collective a été modifiée pour faire de l’Abistan la seule réalité possible.

Dans cet univers oppressant, un homme doute. Ati a passé des années dans un sanatorium de montagne, pour soigner une tuberculose. Pendant cette retraite, il a vu disparaître des caravanes dans les montagnes. Si l’Absitan est la seule réalité, où sont passés ces voyageurs ? En rentrant du sanatorium, Ati croise un archéologue qui lui parle de sa dernière découverte : un village déserté, dans lequel rien ne semble se rattacher à l’Abistan. Cette trouvaille met en doute jusqu’au récit qu’Abi lui-même, le prophète, a fait de sa jeunesse et des origines de la foi.Tant qu’il est seul, Ati vit avec ses questions sans que cela porte à conséquence. Mais quand il rencontre Koa, autre invétéré curieux, de nouveaux horizons s’ouvrent à lui : à deux, on ose davantage. Pour explorer les limites de l’Abistan, les compères vont se lancer à la rencontre des Regs, les rebelles que le régime cloître dans des ghettos.

L’actualité aidant, tout ouvrage mentionnant de près ou de loin l’islam et en particulier la frange fondamentaliste et violente de ses pratiquants attire aujourd’hui une attention démesurée. Alors quand un auteur algérien, opposant au régime, se revendique ouvertement de l’héritage d’Orwell pour peindre une dictature islamiste poussée à l’extrême, forcément, la machine s’emballe. Pourtant, s’il faut bien entendu saluer le courage de Boualem Sansal, et si le programme paraît intéressant, la réalisation laisse franchement à désirer. Le récit manque de rythme, l’écriture est très sèche, avec une absence quasi-totale dialogue. Le personnage d’Ati paraît très désincarné, vide en dehors de son angoisse existentielle certes mais très intellectuelle d’avoir été trompé toute sa vie. Pas d’amitié ou si peu, pas d’amour, Ati n’est qu’un doute. C’est peu pour un lecteur. Tout cela se déroule par ailleurs dans un monde qui paraît bien familier. Dans les textes de science-fiction comparables, qu’il s’agisse de 1984 ou Les Monades urbaines, les auteurs saisissent une tendance sociétale ou un principe technique, puis ils le poussent à l’absurde pour questionner le présent. Ici, l’univers que peint Sansal n’a malheureusement plus grand-chose d’outrancier : l’Abistan, c’est probablement une image assez correcte de la folie de l’Afghanistan des années 1990, et il ne faut pas chercher bien loin les exemples aujourd’hui, du Nord-Mali que peint Abderrahmane Sissako dans Timbuktu aux horreurs de l’État Islamique. On pourrait alors penser qu’il s’agit de tourner le fondamentalisme en dérision, mais jamais la satire n’arrache un sourire, on regrette la drôlerie qu’on peut trouver par exemple chez James Morier quand il décrit les gardiens de la foi dans la Perse de la fin du XIXème. Ni réelle invitation à la réflexion, ni vraiment drôle, pas particulièrement bien mené, on n’a pas été mécontent d’en finir avec ce roman.

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