En finir avec Eddy Bellegueule (Edouard Louis, 2014)

en finir avec eddy bellegueuleRoman choc de l’engrenage des violences

Eddy Bellegueule est le troisième d’une fratrie recomposée de cinq enfants. La famille vit dans un village de quelques centaines d’âmes en Picardie, que l’usine de laiton locale fait vivre. Très jeune, Eddy vit complètement en décalage avec son entourage. « Repéré » comme homosexuel par les jeunes du collège, il devient la victime de deux élèves, qui le battent régulièrement, et subit les moqueries et les coups à l’école comme à la maison. Au-delà de cette violence, ce sont partout la crasse, le racisme, l’homophobie… Les insultes fusent pour un rien – la mère que le père appelle « gros tas, la grosse ou la vieille » quand il a bu, Eddy qui n’est plus au collège que « Bellegueule, la pédale » -, la violence est récurrente – le père et son aîné qui en viennent aux mains quand ce dernier veut étrangler Eddy, les bagarres entre hommes au café. La mère qui laisse la porte des toilettes ouverte, le père qui se retire dans sa chambre pour « [se] mater un film de cul », la grand-mère qui sert l’eau dans un bidon de lessive, la poussière, l’humidité et la saleté partout. Les détails et les anecdotes s’accumulent, la langue est rendue dans toutes ses limites. On pense à la violence crue du Mon ange de Guillermo Rosales ; à la moitié on n’en peut déjà plus, et on comprend bien qu’Eddy n’en ait plus pu non plus.

On est naturellement effaré par ce qu’on lit, mais finalement pas si surpris que ça, tant les actes sont présentés comme le produit d’un engrenage implacable. Ainsi de la mère d’Eddy :

« Elle pensait avoir fait des erreurs, avoir barré la route, sans vraiment le souhaiter, à une meilleure destinée, une vie plus facile et plus confortable, loin de l’usine et du souci permanent (plutôt : de l’angoisse permanente) de ne pas gérer correctement le budget familial – un seul faux pas pourrait conduire à l’impossibilité de mange à la fin du mois. Elle ne comprenait pas que sa trajectoire, ce qu’elle appelait ses erreurs, entrait au contraire dans un ensemble de mécanismes parfaitement logiques, presque réglés d’avance, implacables. Elle ne se rendait pas compte que sa famille, ses parents, ses frères, sœurs, ses enfants même, et la quasi-totalité des habitants du village, avaient connu les mêmes problèmes, que ce qu’elle appelait donc des erreurs n’étaient en réalité que la plus parfaite expression du déroulement normal des choses.« 

En évoquant ces mécanismes, Édouard Louis dit de son livre : « ce sont presque des excuses. Il déresponsabilise les individus de leurs actes. » Il montre la violence envers (entre autres) les homosexuels comme résultante des violences multiples exercées sur son entourage, qu’elles soient économiques (la scène où le jeune Eddy est publiquement humilié par l’épicière qui lui fait crédit est à ce titre emblématique) ou autres. Cette violence, Eddy la pratique d’ailleurs à son tour, notamment contre d’autres « homosexuels présumés » de son établissement scolaire.

Par ce tableau désastreux Édouard Louis met aussi en évidence l’isolement et l’abandon de ces zones isolées et de ce lumpen prolétariat des périphéries, pour qui Amiens semble déjà un autre monde, et chez qui les mariages se font dans un rayon de quinze kilomètres. La seule apparition de l’État se fait par le collège, qui est pour Eddy plus source d’angoisse que d’évasion, et les aides sociales. Pour le reste, il y a la télévision, et la peur des Arabes qui écumeraient Amiens, dépouillant les promeneurs au passage… « On ne part pas, Monsieur, on ne part pas », chantait Brel Face à cette violence subie, Édouard Louis a choisi une réponse directe et crûe, qui ne laisse la place à aucune demi-mesure, à aucune volte face. Avec sa famille, c’est la terre brûlée… Il n’existe pas de solution douce pour dénoncer ce que donne à lire ce roman, et qu’il est essentiel de dire.

La polémique à la sortie de ce roman a été rude, et si le malaise est évidemment intense face à ce déversement, que penser du malaise de celui qui débute un ouvrage par cette ligne : « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux » ? A ceux qui trouvent toujours cela dégueulasse, pour sa famille ou pour le principe, on pourra toujours rappeler les chiffres sur les taux de suicide chez les jeunes homosexuels, ici, ici, ici ou ici.

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