Inyenzi ou les cafards (Scholastique Mukasonga, 2006)

inyenzi ou les cafardsRécit de quarante ans de violences jusqu’à l’horreur de 1994

Scholastique Mukasonga est née en 1956 au Rwanda, dans une famille tutsie. Elle a subi durant toute son enfance les persécutions infligées aux Tutsis par le pouvoir Hutu : la déportation vers les savanes du Bugesera, autour de Nyamata, les pogroms et les humiliations constantes. Elle s’exile au Burundi en 1973, où elle rencontre son mari, et s’installe en France en 1992. La plupart des membres de sa famille sont morts pendant le génocide. Ce récit couvre la période pré-1994, et son premier retour à Nyamata après les massacres.

Toute la première partie montre clairement l’enchaînement d’événements qui a mené au génocide, et qui remonte aux années 50, avant même l’indépendance. La discrimination est institutionnalisée, avec quotas ethniques dans les concours scolaires, que la jeune Mukasonga parvient malgré tout à obtenir. Il faut se cacher quand on marche sur la route, éviter les soldats. Au collège, il faut se faire servile pour plaire aux écolières hutues. Le seul espace de respiration en dehors de la sphère familiale est l’institut de formation des assistantes sociales, où élèves tutsies et hutues sont traitées sur un pied d’égalité. Mais le répit est court : les pogroms poussent Mukasonga à la fuite vers le Burundi. Elle ne reviendra jamais vivre au Rwanda, et n’y passera que brièvement avec ses enfants avant le génocide.

La suite n’est que douleur. La famille de Mukasonga est massacrée, à l’exception de son frère exilé au Sénégal, et d’un beau-frère et une nièce qui ont échappé aux tueurs. Là où Boubacar Boris Diop ou Jean Hatzfeld, observateurs extérieurs, adoptent une écriture sèche, factuelle, à base de témoignages, le récit déborde d’émotion et de détresse. Si inconcevables, ces boucheries, cette cruauté, qu’elles dépassent toute compréhension. Le retour, c’est la confrontation aux voisins, forcément partie prenante, mais qui face à elles affirment qu’ils étaient ailleurs, pas là, ou pas actifs, enfin surtout pas coupables, c’est aussi cette nièce rescapée mais comme détachée, absente, c’est la maison familiale détruite, effacée. Pas de tombe pour ces morts, les tueurs y ont veillé. Font-ils partie des milliers d’ossements exposés au mémorial de Nyamata ? Pour en garder la trace, il n’y que la mémoire des survivants, que Mukasonga entretient en écrivant, inlassablement, les noms de ses disparus, à qui elle construit ici un tombeau de mots.

Ce récit donne à voir les racines du génocide, quarante ans avant les évènements, comme le soulignaient ailleurs Boubacar Boris Diop ou David Van Reybrouck. Le récit n’épargne pas les Européens qui ont fermé les yeux pendant des années sur les violences ethniques, qui ont alimenté la ségrégation pendant leur domination, et qui, à la veille du génocide, évacuent les religieux mais laissent les Tutsis se faire massacrer. Le lecteur oscille entre la compassion et l’empathie que suscitent ce récit intime, de détresse et de fragilité, et la totale incompréhension devant cet acharnement et son effarant paroxysme.

 

Sur les web, une autre lecture sur coupsdecoeur ici

 

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