Terminus radieux (Antoine Volodine, 2014)

terminus radieuxDésastres et nécromancie dans une taïga post-apocalyptique

La Deuxième Union soviétique est tombée. Après avoir fait partie des derniers résistants, Kronauer, Iliouchenko et Vassilia Marachvili s’enfuient en direction des steppes irradiées. Les défaillances successives des réacteurs nucléaires indépendants des kolkhozes ont noyé ces régions dans une radioactivité mortelle. Pourtant, quelque part au cœur de cette taïga, des individus survivent (ou ne savent pas qu’ils sont morts) sous la coupe d’un sorcier tout-puissant, l’inquiétant Solovieï, qui infiltre leurs rêves, ressuscite les morts et hante ceux qui ont osé poser les yeux sur ses filles.

La défaite est si totale, le découragement si entier que c’est vers ces steppes désespérées que se dirigent les fugitifs, et avec eux d’autres soldats errants, en quête d’une communauté ou mieux, d’un camp. Le camp, ultime expérience socialiste, communauté parfaite, abandon total dans la masse, oubli des désirs et des fins…

« Toi, avec les autres, les prisonniers et les soldats du convoi, tu as quelque chose qui t’habite. Ça va être de plus en plus précis pour toi, avec le temps… Vous avez le rêve de vous fixer dans un endroit où vous serez enfin tranquilles. Que vous soyez déjà morts ou en passe de mourir ou de vous éteindre, ou encore soldats, ou déjà prisonniers, ou déjà transformés pour toujours en morts-vivants, ou déguisés en vivants ou en marionnettes mortes sans avoir conscience de qui vous êtes. C’est des distinctions qui ont aucune importance pour vous, et encore moins pour les autres qui ignorent tout de vous et qui s’en fichent… Vous rêvez de vous installer enfin dans un endroit où on vous imposera pas d’être différents de ce que vous êtes, vous avez le rêve d’entrer enfin dans un camp et de plus jamais en sortir. Enfin la récompense de vos efforts… de votre persistance… enfin l’incarcération dans un camp où vous serez protégés des horreurs de l’extérieur… Ce rêve, on l’a tous eu à un moment ou à un autre. Eh bien moi je te dis, Iliouchenko, moi qui te parle et qui en ai vu de toutes les couleurs, c’est pas plus mal de rêver ça, même si ça paraît un peu bizarre aux vivants, aux morts et aux chiens. C’est pas plus mal. »

L’ambiance de désastre physique, moral et spirituel est saisissante. Le kolkhoze Terminus radieux regroupe les fous et les sorciers, les semi-morts et les à-peine-vivants, esprits en décomposition lente, soumis tout entiers à la volonté malade de Solovieï. Pourtant, si tous oublient peu à peu leur propre passé, la doctrine est toujours bien présente et poussée dans ses retranchements. Un égalitarisme forcené prévaut entre les sexes, et s’exprime par une détestation généralisé du « langage de queue », supposé naturel chez la gent masculine. Cette détestation haineuse des rapports physiques est nourrie par les seules livres ayant survécu aux diverses catastrophes de la fin de la Deuxième Union, des écrits post-exotiques de féministes acharnées, qui continuent d’influencer les comportements des survivants. Et dans ces lambeaux de socialisme radioactifs, on se chamaille malgré le drame ambiant, on se jalouse et on se maudit…

Les situations post-apocalypse nucléaire sont légion en science-fiction. L’un des plus fameux romans de cette veine reste Stalker, de Boris et Arkhadi Strougatski. Volodine renouvèle complètement le modèle avec des personnages à l’opposé des stalkers des Strougatski. Ces derniers prennent tous les risques pour pouvoir fuir la zone irradiée, ils continuent de se battre pour s’échapper. Les protagonistes volodiniens s’abandonnent au désastre, ils laissent filer, dans une ironie dramatique jamais démentie. Avec onirisme, Volodine construit une esthétique de la débandade, des corps détruits, des volontés brisées. L’écriture est puissante, fragmentaire, inventive, le lecteur revit les situations sans savoir si le monde tourne en boucle, s’il a changé de narrateur (narrateurs bien incertains, mais finalement, « il ou je peu importe »), ou si les infortunés kolkhoziens délirent sans fin dans leurs limbes.

Ceci étant mon premier contact avec l’œuvre de Volodine, je ne saurais comme le font d’autres replacer ce roman dans un ensemble semble-t-il largement cohérent et articulé. Puissant, d’un humour noir aigre-doux, Terminus radieux ne laissera personne indifférent. On pourra en regretter l’épaisseur (thématique comme matérielle…) sans doute démesurée. Il est difficile néanmoins de ne pas tomber sous le charme de cette rencontre avec une écriture unique, d’une densité rare et qui jongle sans complexe entre ironie du désastre et constructions politiques en miroir déformé de l’histoire contemporaine.

Ailleurs sur le web, l’excellente chronique de charybde2 est ici, celle d’Eric Jentile pour le Belial’ ici

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Une réflexion sur “Terminus radieux (Antoine Volodine, 2014)

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