Une saison de machettes (Jean Hatzfeld, 2003)

une saison de machettes« Le génocide surpasse la guerre, parce que l’intention dure pour toujours, même si elle n’est pas couronnée de succès. C’est une intention finale. »

Récits de la routine de l’horreur ultime.

Après avoir publié un recueil de témoignages et de récits de rescapés (Dans le nu de la vie), Jean Hatzfeld se lance dans un projet autrement compliqué : réaliser la même chose, avec les génocidaires. Interroger les tueurs, faire remonter leurs souvenirs, les amener à dévoiler le déroulement de ces trois mois sanguinaires. Le défi est de taille, puisque Tutsis et Hutus cohabitent toujours au Rwanda, et que bon nombre de responsables des massacres sont encore en prison. Pour éviter les mensonges et les dérobades, Hatzfeld prend le parti de s’intéresser à un groupe d’amis, qui ont tous participé au génocide, et sont au moment où il les interroge emprisonnés dans le même pénitencier. Ces prisonniers n’ont plus à craindre une condamnation après ces aveux, et même s’il les interroge individuellement, il espère que ses interlocuteurs ne se censureront pas du fait du recoupement des récits qu’effectue le journaliste et qui les confondrait rapidement.

Le succès est évidemment partiel, et certains se livrent plus et mieux que d’autres. Les compte-rendus sont entrecoupés d’éléments historiques et factuels sur le génocide et de réflexions d’Hatzfeld sur sa démarche et les récits qu’il recueille. Le texte qui résulte de ce travail est édifiant. Nous voilà plongés dans la basse besogne, avec les abatteurs. Seul l’un des interlocuteurs d’Hatzfeld occupait un rôle politique avant le génocide, et un autre faisait office de chef d’équipe. Mais la plus grande part sont les exécutants, qui ont usé leurs machettes sur leurs voisins pendant des semaines. La force d’une idéologie instillée depuis des décennies, la soumission à l’autorité et les effets de groupe se sont combinées pour un résultat qui dépasse l’entendement.

« Le temps laissait chacun se perfectionner à sa manière. […] Celui qui frappait de travers, ou qui faisait semblant de frapper, on l’encourageait, on lui conseillait un mieuxfaire ; on pouvait aussi l’obliger à prendre un Tutsi à son tour, dans les marais ou devant les maisons, et l’obliger à le tueur au milieu des collègues, pour vérifier qu’il avait bien écouté. »

La crudité des propos, la présentation du massacre à l’arme blanche comme une activité quotidienne, routinière, comme un travail laisseraient presque perplexe. C’en était même fatigant, quand les Interahamwe, les milices Hutus, envoyaient les paysans dans des battues loin de chez eux, et on était content de rentrer et d’ouvrir une bière tous ensembles pour célébrer la fin d’une rude journée.

« On formait une chaîne pour entrer dans les papyrus et la boue. Puis on se séparait en petites compagnies de connaissance ou d’amitié.

C’était une entente sans difficulté. Sauf les journées de tralala, quand les interahamwe de renfort arrivaient de secteurs environnants en véhicules motorisés, pour réussir des opérations d’ampleur. Car ces gars attisés nous tourmentaient dans notre boulot. »

[…]

« Celui qui ne s’habituait pas à achever sa victime, il pouvait bien la laisser ou demander une aide. Il trouvait derrière lui une connaissance solidaire. »

Le lecteur croit halluciner, tant le phrasé et la terminologie qu’emploient les hommes ou le traducteur paraissent régulièrement décalés et ajoutent au sentiment d’irréel. Face à l’horreur perpétrée, la simplicité des considérations évoquées est effarante, le vocabulaire, celui du du labeur, du travail des champs, y compris dans sa dimension collective et solidaire, insupportable. Un jour, il a fallu couper, alors ils ont coupé. Aujourd’hui, ils feront ce qu’ils peuvent pour obtenir le pardon, et ont bon espoir de le recevoir. Certains semblent dégoûtés à l’évocation du souvenir de leurs actes, mais on attend des remords qui ne viennent jamais.

On pense évidemment aux autres auteurs ayant écrit sur la question, à Boubacar Boris Diop dont la démarche est proche mais débouche sur un roman, au récit autobiographique de Scolastique Mukasonga. Face à ces descriptions de technique de battue et d’abattage de masse, on pense aussi à Mathieu Riboulet et à ses Œuvres de Miséricorde, où l’auteur se pose longuement la question de la violence donnée ou subie. Voilà un document choquant, qui ouvre à des questions toutes plus dérangeantes les unes que les autres, donc par essence indispensable.

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Une réflexion sur “Une saison de machettes (Jean Hatzfeld, 2003)

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