Amour, Colère et Folie (Marie Vieux-Chaubet, 1968)

amour colere folieLe grand roman des années Duvalier

Il paraît que Papa Doc n’a pas aimé Amour, Colère et Folie. Cela a valu à l’Haïtienne Marie Vieux-Chaubet de vivre en exil à New-York jusqu’à sa mort en 1973. Il faut dire que personne n’est épargné dans cette peinture au vitriol, ni les anciens puissants, ni leurs remplaçants.

Le roman est un triptyque ; trois novellas indépendantes qui forment un tout cohérent. Dans Amour, on découvre la vie de trois sœurs dans une ville de province. D’ascendance aristocratique, la fratrie est aujourd’hui ruinée (on apprendra que le père a vendu les terres pour financer ses ambitions présidentielles jamais abouties). La plus âgée, Claire, est « vieille fille ». Elle nourrit une passion dévorante pour le mari français de sa cadette, Félicia ; mari que la benjamine, Annette, drague sous le nez de ses sœurs. Toujours dans l’ombre, insipide pour les autres, Claire regarde avec délice Annette envoûter son beau-frère. Si elle ne peut l’avoir, que Félicia ne l’ait pas non plus. Voilà pour la famille. Mais il n’y a pas que dans ce microcosme que les choses tournent au vinaigre. Autour, la vieille aristocratie locale voit arriver les sbires du nouveau pouvoir, eux qui enrôlent jusqu’aux clochards pour faire régner la terreur. C’est la revanche explosive des laissés pour compte, qui lavent leurs rancœurs dans le viol et le meurtre et tiennent la ville sous leur coupe.

Colère raconte une histoire similaire, cette fois dans la banlieue de Port-au-Prince, dans une famille de fraiche bourgeoisie. Alors qu’ils vivent chichement mais sans histoire, ils découvrent un matin les hommes en noir dans leur verger, leur seule source de revenus en dehors du salaire du mari fonctionnaire. L’arbitraire est partout, mais ils décident malgré tout de revendiquer ce bien. La violence ignoble du nouvel appareil d’État s’oppose à eux, et s’ils essaient de la tourner à leur compte en la retournant contre ceux qui les menacent, ils payeront le prix fort.

Enfin, Folie nous met en présence d’un groupe d’artistes enfermés dans un appartement alors que les « diables » envahissent les rues et massacrent à tour de bras. Imprégnés des odeurs de cadavres, ils descendent leurs dernières réserves d’alcool dans une angoisse hallucinée.

Ceci n’est pas notre affaire. Et qu’avons nous aussi à y voir André, Jacques, Simon et moi ? Poètes méconnus et sous-alimentés. Pauvres poètes désarmés livrés à la cruauté des diables. Qu’ai-je fait la veille de leur arrivée ? Je n’arrive pas à me rappeler. Quelque chose dans l’air a sûrement dû annoncer cette invasion. Quelque chose que nous n’avons pas su interpréter. Le danger a peut-être plané pendant longtemps sur nos têtes insouciantes. De quoi sommes-nous coupables ? Que payons-nous ? Si Jésus a été mis à mort, c’est qu’il disait quelque chose de plus. Où ai-je lu cela ? Qu’avons nous dit ou fait de plus que les autres ?

Les femmes et les artistes, victimes privilégiées des diables de Duvalier, dans un pays livré à l’arbitraire et au pillage et où les plus vicieux parviennent le mieux. Amour, Colère et Folie est un de ces livres qui émeuvent et dégoûtent à la fois. On sort retourné de cet état de nature pervers, de ce plaisir de violence haineux. Rien de surnaturel là-dedans, mais une mécanique implacable que Marie Vieux-Chaubet démonte : avant les diables, il y avait cette aristocratie consanguine, régnant sur son petit monde vicié et raciste, et de cette violence sourde est née l’horreur. La magie et le vaudou d’Alejo Carpentier ont disparu pour laisser la place aux plus basses pulsions. C’est puissant, dévastateur, sublime.

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