Le Négus (Ryszard Kapuściński, 1978)

NegusDéroutant classique du récit journalistique

Dernier empereur d’Éthiopie, renversé par un coup d’État militaire, Haïlé Sélassié a été l’objet d’un quasi-culte de la part des rastafaris jamaïcains. L’Éthiopie, empire quasi-millénaire, jamais colonisée, chrétienne dès le IVème siècle, suscite une réelle fascination. Sélassié, initiateur de l’Organisation de l’Union Africaine en 1963, modernisateur affiché et descendant supposé de Salomon, est porteur d’espoir pour tous les adeptes de Marcus Garvey. Pourtant, la famine de 1974 vient briser cette image et mène à la destitution du souverain.

Grand reporter polonais, Kapuściński retrace les années qui ont mené à ce désastre. Par des reconstructions d’entretiens fictifs, il montre la déliquescence du palais et le délire de contrôle d’un empereur qui laisse volontiers le peuple s’affamer pour maintenir le calme parmi ses notables. Retranché dans son palais, Sélassié vit coupé du pays et ne s’informe que des intrigues de ses courtisans. Les anecdotes, dont on ne saura jamais si elles sont réelles ou non, sont savoureuses :

Kapuściński fait la lumière sur le délire de ce féodalisme africain en déroute. Les faits rapportés sont effarants et tournent régulièrement à la farce, et ce dès les premières pages :

« C’était un chiot de race japonaise. Il s’appelait Lulu. Il avait l’autorisation de dormir dans la couche royale. Pendant les cérémonies, il s’échappait des genoux de l’empereur et allait pisser sur les souliers des dignitaires. Ces messieurs n’avaient pas le droit de sourciller ni de faire le moindre geste quand ils sentaient leurs pieds s’imbiber d’urine. Mon rôle consistait à passer entre les courtisans au garde-à-vous et à essuyer leurs chaussures. Un chiffon de satin était affecté à cette tâche. J’ai assumé cette fonction pendant dix ans. »

Néanmoins, le procédé utilisé est discutable. Les propos rapportés n’ont rien de crédible. Ils ont donc été retravaillés, reformulés. Dans quelle mesure ? L’auteur n’évoque jamais ce point. Là où Jean Hatzfeld s’interroge systématiquement sur ses interlocuteurs et sur la relation qu’il établit avec eux, Kapuściński ne dit rien. Le doute qui plane sur la collecte et le traitement des propos rapportés est préjudiciable, d’autant que certains voient dans Le Négus une fable du pouvoir polonais, à l’instar de Christophe Brun qui, dans sa préface de 2011 à l’édition « Champs histoire » chez Flammarion, définit Le Négus comme un conte philosophique.

Du fait de ce manque de transparence, ceux qui espéraient trouver dans Le Négus un travail d’investigation, un reportage rigoureux, en seront pour leurs frais. Ceux qui privilégient la dimension littéraire, les anecdotes et les bons mots (supposés) du règne absurde du dernier Empereur africain (avant Bokassa…), ceux-là y trouveront leur compte.

Ailleurs sur le web, une chronique d’esperluette sur Historizo – Café du web

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2 réflexions sur “Le Négus (Ryszard Kapuściński, 1978)

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