Mémoires d’Hadrien (Marguerite Yourcenar, 1951)

memoires dhadrienA la relecture, toujours le même choc : grandiose.

« […] J’ai formé le projet de te raconter ma vie. […] La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. Tes précepteurs, que j’ai choisis moi-même, t’ont donné cette éducation sévère, surveillée, trop protégée peut-être, dont j’espère somme toute un grand bien pour toi-même et pour l‘État. Je t’offre ici comme correctif un récit dépourvu d’idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l’expérience d’un seul homme qui est moi-même. J’ignore à quelles conclusions ce récit m’entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir. »

Au crépuscule de sa vie, l’empereur Hadrien rédige une longue lettre à son hériter désigné, Marc-Aurèle. Il s’y remémore sa vie et ses vingt années de règne, entre quêtes mystiques et philosophiques, soutien aux arts et expériences amoureuses, et toujours l’exercice du pouvoir, impitoyable. L’homme privé commente sa façade publique, revient sur ses faiblesses, assumées ou subies, sur ses passions et ses projets.

Hadrien est un empereur passionnant à bien des égards. Successeur du grand conquérant Trajan, il hérite d’un Empire à l’apogée de son extension territoriale. Hadrien est alors l’empereur de la stabilisation, de l’établissement du limes comme limite entre monde civilisé et barbarie. Fervent admirateur des lettres grecques, il redonne à Athènes un rayonnement qu’elle avait perdu, à travers les nombreux séjours qu’il y fait et un important programme de construction. Hadrien a également beaucoup vécu en Orient, en partie du fait des guerres de Judée, en partie du fait de sa passion pour le jeune Antinoüs, qu’il divinise à sa mort et pour qui il fait bâtir sur les rives du Nil la ville d’Antinoupolis.

« Ne jamais perdre de vue le graphique d’une vie humaine, qui ne se compose pas, quoi qu’on dise, d’une horizontale et de deux perpendiculaires, mais bien plutôt de trois lignes sinueuses, étirées à l’infini, sans cesse rapprochées et divergeant sans cesse : ce qu’un homme a cru être, ce qu’il a voulu être, et ce qu’il fut. » (Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien)

L’Olympiéïon d’Athènes, achevé sous le règne d’Hadrien (source Wikipédia)

De cette riche biographie, Marguerite Yourcenar fait un chef d’œuvre. Quelle merveille ! Quelle clairvoyance dans l’expression des dilemmes d’un homme instruit, féru d’arts, confronté au pouvoir et à la violence de ses responsabilités. Car qu’il le veuille ou non, Hadrien doit s’occuper des intrigants et de la crise judéenne. Quand il s’agit d’amours, même l’empereur tout puissant subit les affres de la passion et les drames qu’elle engendre. Hadrien est lucide sur ses limites et celles de l’Empire, dont il perçoit déjà le caractère inévitablement éphémère. Il assume son rôle et ses convictions sans illusion quant à leur éventuelle éternité, comme plus tard le Zénon de l’Oeuvre au noir. Il fallait, pour dire tout cela, non seulement une grande érudition, mais aussi, impérativement, tout à la fois une délicatesse et une richesse dans l’expression qui permettent de rendre toutes les nuances de cette psychologie. Cette finesse de l’écriture est un délice de lecteur.

« Trahit sua quemque voluptas. A chacun sa pente : à chacun aussi son but, son ambition si l’on veut, son goût le plus secret et son plus clair idéal. Le mien était enfermé dans ce mot de beauté, si difficile à définir en dépit de toutes les évidences des sens et des yeux. Je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d’eaux claires, peuplées d’êtres humains dont le corps ne fût détérioré ni par les marques de la misère ou de la servitude, ni par l’enflure d’une richesse grossière ; que les écoliers récitassent d’une voix juste des leçons point ineptes; que les femmes au foyer eussent dans leurs mouvements une espèce de dignité maternelle, de repos puissant; que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux ni des arts; que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons. Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche; que le plus humble voyageur pût errer d’un pays, d’un continent à l’autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d’un minimum de légalité et de culture ; que nos soldats continuassent leur éternelle danse pyrrhique aux frontières; que tout fonctionnât sans accroc, les ateliers et les temples; que la mer fût sillonnée de beaux navires et les routes parcourues par de fréquents attelages; que, dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place et les danseurs aussi. »

Yourcenar sublime le matériau historique dans cette auto-analyse fictive. Le plaisir durable que procure cette lecture marque le chef d’œuvre, des semaines après on se prend encore à revivre avec Hadrien ses voyages grecs et égyptiens. Mémoires d’Hadrien réaffirme sa place dans mon Panthéon littéraire personnel, aux côtés de Balzac, Céline, Kavvadias, Abeille et quelques autres.

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2 réflexions sur “Mémoires d’Hadrien (Marguerite Yourcenar, 1951)

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