Le Zéro et l’Infini (Arthur Koestler, 1940)

zero et l'infini« Qu’est-ce qui était le plus honorable : mourir en silence – ou s’humilier publiquement, afin de pouvoir en venir à ses fins ?« 

Alors qu’il était un membre éminent du parti, le citoyen Roubachof est tiré de son lit en pleine nuit et emmené en détention. Il apparaît rapidement qu’on souhaite le liquider politiquement, quitte à inventer toutes sortes de complots auxquels il aurait pris part, pour liquider le Numéro 1. Roubachof n’a donc que deux choix. Il peut refuser ces mensonges, défendre la vérité sur ses actes. Il peut aussi abdiquer, signer les aveux délirants qu’on a préparés pour lui, et s’effacer au nom du socialisme, parce que les ignominies d’aujourd’hui préparent le triomphe égalitaire de demain. Après avoir lui-même instruit ce type d’accusations, Roubachof doit choisir.

Le personnage de Roubachof évoque la polémique soulevée par Karel Bartosek sur Arthur London (éléments ici, ici, ici et ici), qui faisait de London un bourreau devenu victime plutôt qu’un héros. Ancien cadre du PC léninien et de la Révolution d’Octobre, aux côtés des Trostki, Staline, et autres Molotov, Roubachof a eu le parcours du parfait apparatchik. Sa captivité l’amène à se plonger dans les souvenirs des épurations qu’il a lui-même exécutées, et qui ont écourté les parcours de militants trop honnêtes et enthousiastes pour les manoeuvres troubles du Parti. Le cas le plus fouillé est celui d’un groupe de dockers qui se voient confrontés à un étonnant cas de conscience : alors que la Parti boycotte la dictature nazie, un vraquier arrive, portant le nom du Premier Secrétaire, et destiné aux ports Allemands… Mais là comme partout, la fin justifie les moyens. Il faut que la Russie socialiste vive, la morale n’a rien à voir là-dedans, l’Histoire prouvera que les guides avaient raison, quelles que soient les conséquences immédiates de leurs actes. Voici donc le discours que tient l’homme chargé des aveux de Roubachof lors du second entretien, véritable morceau de bravoure :

« Les plus grands criminels de l’histoire […] ne sont pas du genre Néron et Fouché, mais du genre Gandhi et Tolstoï. La voix intérieure de Gandhi a fait davantage pour empêcher la libération de l’Inde que les canons britanniques. Se vendre pour trente deniers est une honnête transaction ; mais se vendre à sa conscience, c’est abandonner l’humanité. L’histoire est a priori amorale ; elle n’a pas de conscience. Vouloir mener l’histoire selon les maximes du catéchisme, c’est laisser les choses en état. »

L’individu n’est rien face au sort de la multitude. Les sacrifices et les suppressions servent un but supérieur, scientifique, une logique implacable. Ceci parce que, toujours d’après l’interrogateur,

« Il n’y a que deux conceptions de la morale, et elles sont à des pôles opposés. L’une d’elles est chrétienne et humanitaire, elle délcare l’individu sacré, et afirme que les règles de l’arithmétique ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines – qui, dans notre équiation, représentent soit zéro, soit l’infini. L’autre conception part du principe fondamental qu’une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l’individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté – laquelle peut disposer de lui comme d’un cobaye qui sert à une expérience, soit comme de l’agneau que l’on offre en sacrifice. La première conception pourrait se dénommer morale antivivisectionniste ; la seconde, morale vivisectionniste. »

Dévaster un pays, un peuple, l’affamer, le terroriser, au nom d’une logique prétendument scientifique, cultiver « le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l’ignorance » au nom de l’illumination future de l’humanité. Et tout cela dans l’enthousiasme, car c’est sûr, les lendemains chanteront.

A sa sortie, le roman de Koestler a suscité l’ire de l’intelligentsia communiste germano-pratine – zero et l'infini2phénomène immortalisé par le sculpteur Jean-Louis Faure (ici). Trois quarts de siècle plus tard, il reste un témoignage puissant du fonctionnement d’un système nourri d’absolus lui permettant de justifier toutes les horreurs. Une lecture indispensable pour tous ceux qui s’intéressent à cette période, un complément parfait aux Enfants de l’Arbat de Rybakov, version lyrique et roman-fleuve des années Staline. Sur cette période terrible, L’Homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura, récit de la traque de Trotski par Staline, ou le Mausolée de la Bulgare Rouja Lazarova sont également des lectures recommandables.

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