Le Conseil d’Égypte (Leonardo Sciascia, 1963)

conseil d egypte« Que non ! Ce n’est pas un crime vulgaire. C’est un de ces faits qui parviennent à définir une société, un moment historique. »

Dans les années 1780, la Sicile vit entre une noblesse arcboutée sur ses privilèges et une bourgeoisie libérale, influencée par les philosophes des Lumières. Au milieu, la vice-royauté peine à maintenir l’ordre. Profitant de la situation, l’abbé Vella trafique un manuscrit pour en faire un faux récit maure en arabe, qui revisite l’histoire de l’île et sape les revendications des nobles. D’une banale vie de Mahomet, il fait une bombe polémique, qui lui promet avancement et fortune, tout comme à ses soutiens. La supercherie est énorme, et passe un temps. Mais au vu des enjeux, beaucoup se mettent à enquêter sur cet ambitieux abbé et son mystérieux volume, opportunément dérobé dès que poignent les premières questions.

Avec beaucoup d’ironie, Sciascia tourne en dérision la haute société sicilienne du XVIIIème, jusqu’à ce que la farce tourne à la tragédie. Le petit artisanat frauduleux de l’abbé Vella amuse. Sciascia se délecte des faveurs que s’attire son personnage en « découvrant » telle ou telle action de gloire ou ascendance prestigieuse aux grandes familles. L’abbé Vella est secondé par un moine satyre, lui-même ne sait trop que penser des femmes, et la naïveté de ses soutiens n’a d’égal que leur soif de renommée ou de fortune.

Mais tout n’est pas drôle. La justice sicilienne a encore des airs d’Inquisition, et l’avocat Di Blasi, tête de file des libéraux, en fera l’amère et funeste expérience. Car la farce est au cœur de l’Histoire, dont Sciascia questionne l’écriture et la légitimité qu’elle apporte aux détenteurs du pouvoir et des richesses. Di Blasi ne voit d’ailleurs dans l’imposture de Vella que la résultante d’un processus engagé de longue date :

« – En effet, expliquait l’avocat Di Blasi, toute société engendre le type d’imposture qui, pour ainsi dire, lui sied. Et notre société qui est imposture en soi, imposture juridique, littéraire, humaine… humaine, oui, je dirais même imposture quant à l’existence… notre société, dis-je, n’a pu, naturellement, nécessairement, que produire l’imposture contraire…

– Vous faites de la philosophie à partir d’un crime des plus vulgaires, dit don Saverio Zarbo.

– Que non ! Ce n’est pas un crime vulgaire. C’est un de ces faits qui parviennent à définir une société, un moment historique. Si, en Sicile, la culture n’était pas elle-même plus ou moins inconsciemment une imposture, si elle n’était pas un instrument aux mains du pouvoir seigneurial, c’est à dire une fiction, une fiction constante, et une falsification du réel, de l’histoire… eh bien, je vous assure que l’aventure de l’abbé Vella aurait été impossible… Plus encore : l’abbé Vella n’a pas commis un crime, il a seulement construit la parodie d’un crime en en renversant les termes… d’un crime perpétré en Sicile depuis des siècles. »

Comme dans La Disparition de Majorana, Sciascia mêle histoire et forme romanesque. L’conseil d egypte2approche est ici renversé par rapport à La Disparition… : un roman nourri d’Histoire, plutôt qu’un essai mâtiné de fiction. Pour le lecteur, la réflexion est intéressante mais l’équilibre littéraire incertain. Déjà Le Jour de la chouette m’avait laissé sur ma faim : sujet passionnant, faits maîtrisés, mais réalisation inaboutie. Le Sciascia chroniqueur, enquêteur et journaliste me paraît plus percutant que son pendant romancier. A confirmer sans doute avec une lecture prévue de L’Affaire Moro, analyse de l’enlèvement, qui finit en assassinat, du politicien Aldo Moro, en 1978 par les Brigades Rouges.

Ailleurs sur le web, un résumé bien plus détaillé chez wodka et une analyse fouillée chez brumes

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