Anguille sous roche (Ali Zamir, 2016)

anguille sous rocheDe l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace

/à paraître au 1er septembre 2016/

« j’étais où déjà avec cette histoire qui ne finira pas, merde, mais pour l’amour d’une anguille, quelqu’un peut me rappeler là où j’étais, avec Crotale, bien, voilà, je ne dois pas perdre le fil comme ça, même si je parle seule, je dois coûte que coûte trouver les raisons qui ont fait que je suis ici, en train de péricliter en pleine anguillade dans une mer obscure qui me paraît pourtant vide, »

Anguille va se noyer. Alors, dans un flot ininterrompu, Anguille se rappelle comment elle en est arrivée là, au large de ses Comores, à se souvenir en attendant que tout s’arrête. Elle se remémore de sa vie d’écolière sérieuse, à l’opposé de sa sœur Crotale, et l’irruption qu’y fait Vorace, « un véritable Adonis », pêcheur charmeur avec qui Anguille dérape hors du droit chemin. Une échappée intense, météoritique, condamnée d’avance.

Ce roman est lu dans un contexte un peu particulier. Les éditions Le Tripode, à qui on doit notamment l’édition des œuvres complètes de l’incomparable Jacques Abeille, ont lancé en janvier une opération spéciale : Le Grand Trip. Il s’agit, pour deux cents lecteurs cotisant dix euros, de lire en avant première, six mois avant leur parution officielle, deux romans dans l’année. Pour l’occasion, les romans sont envoyés non massicotés, et comme encore il y a peu avec certaines éditions de Gracq on retrouve le plaisir des anciens, celui de ressortir un coupe papier et d’ouvrir, irrémédiablement, le livre. Plaisir suranné certes, mais ô combien appréciable…

Merci donc aux éditions Le Tripode pour ce dispositif. C’est avant tout le flair éditorial qu’il convient de saluer, car les auteurs comme celui-ci ne courent pas les rues ! Pour son premier roman, à 27 ans, le Comorien Zamir fait preuve d’une audace dans l’écriture rarement vue. Quelle vie, quelle énergie dans cette interminable phrase de trois cents pages haletantes, où les idées se bousculent et se chassent, ce flux nerveux, fougueux, ce torrent de souvenirs qui s’entrechoquent… Anguille apostrophe et prend à témoin, qu’au moins le lecteur sache ce qui s’est passé, qu’elle puisse en dire autant qu’elle pourra, car quitte à disparaître autant raconter ! Et nous voilà happé, embarqué comme pour une descente de rapides, de tourbillon en trou d’eau, la phrase file et boucle, on reste estomaqué et incapable de s’interrompre une fois lâché dans ce flot.

On pense à un autre premier roman, Tram 83 de Fiston Mwanza Mujila, pour l’audace stylistique. On ne sait pas trop à qui penser pour décrire Anguille, éphémère bulle d’énergie pure. Car il ne suffit pas de bien écrire, encore faut-il avoir des choses à raconter, et dans sa frénésie aquatique de presque-noyée, Anguille n’en manque pas. Le style ne fait que refléter l’audace de la protagoniste de ce récit initiatique, jeune fille férocement indépendante, adolescente fougueuse au regard acéré sur ce qui l’entoure.

Allez, patience, septembre arrivera vite, et Anguille sous roche avec lui… De quoi illuminer la rentrée, et son pendant littéraire.

Ailleurs sur le web, la page Facebook du Grand Trip est ici

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Une réflexion sur “Anguille sous roche (Ali Zamir, 2016)

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