Le Christ à la carabine (Ryszard Kapuściński, 1975)

christ a la carabinePalestine, Mozambique, Amérique latine : Kapuściński voyage de révolte en révolte

Ce recueil groupe plusieurs récits distincts du grand reporter polonais, autour de trois points chauds des années 70. Il s’ouvre sur un long récit en Palestine, où les troupes israéliennes répondent par des bombardements de masse aux attaques des fedayins palestiniens. La synthèse de la situation palestinienne des années 30 aux années 70 est remarquable, avec notamment le rôle trouble de la Jordanie, et le texte ne semble malheureusement pas avoir vieilli. Vient ensuite la Bolivie des guérilléros communistes, ces étudiants partis sans préparation, traqués sans relâche et exécutés au fond des jungles. Kapuściński raconte une de ces histoires, sur fond de grèves étudiantes et de répression policière. Des textes sur la République Dominicaine, le Guatemala, le Salvador et le Chili complètent cette partie sur l’Amérique du Sud. On termine avec le Mozambique de la lutte d’indépendance du FRELIMO. Des guerriers nus pieds pour une guérilla de fortune, qui combattent les Portugais par actions coup-de-poing depuis la Tanzanie.

On prendra les précautions d’usage avec Kapuszinski, comme avant cela avec Le Négus. Le reporter privilégie sans doute la forme et l’impact à l’exactitude, et il vaut mieux prendre ces récits comme des objets littéraires que comme des textes journalistiques.

« Tous les prophètes de l’Ancien Testament ont maudit la Palestine, terre de peuples malchanceux. Il suffit de lire la Bible. La Palestine est maudite au début et elle l’est à la fin du Livre des livres. Or l’écriture de la Bible s’est faite sur un millénaire. Si pendant mille ans ses auteurs répètent les mêmes propos, cela veut bien dire quelque chose. Cela prouve leur vérité et leur sagesse. Elles sont belles, les paroles du prophète Abdias : « Quand même tu t’élèverais aussi haut que l’aigle, que tu placerais ton nid parmi les étoiles, je t’en ferai redescendre, dit le Seigneur »
Ici, nul n’est autorisé à vivre parmi les étoiles. Ici tout le monde a le visage écrasé contre la terre afin de voir le sang sécher et entendre les bombes exploser. »

J’ai pour ma part davantage apprécié cette lecture, que je recommande vivement, que celle du Négus. On découvre ici l’engagement brut et sans ironie de ce grand voyageur, témoin précieux des ramifications diverses de la Guerre Froide. On découvre dans ces textes courts de multiples facettes de l’écrivain, tantôt pédagogue, tantôt dramaturge. Kapuściński traque l’injustice partout, il montre les victimes impuissantes de jeux et de forces qui les dépassent, les intérêts de la United Fruit au Guatemala ou de la CIA au Chili, les convergences israélo-jordaniennes en Cisjordanie. On est parfois à hauteur d’homme, et l’auteur joue alors sur le registre émotionnel. On pense au parcours pathétique de ce guérilléro bolivien, mort sans avoir jamais tiré un coup de feu, après avoir vu son groupe décimé par la faim, ceux qui se rendaient étant abattus d’une balle dans la nuque. Mais Kapuściński joue aussi des données, des chaînes d’événements, pour décrypter les rapports de force. La variété des textes fascine, mais ce qu’ils donnent à voir varie peu : autour du monde et à différentes hauteurs, les mêmes luttes et les mêmes sacrifices pour une liberté bien rare.

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Une réflexion sur “Le Christ à la carabine (Ryszard Kapuściński, 1975)

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