L’hibiscus pourpre (Chimamanda Ngozi Adichie, 2003)

Roman puissamment touchant sur la famille, la domination paternelle et la religion

Dans le Nigeria des années 70-80, la famille de Kambili et Jaja mène une existence aisée dans sa villa luxueuse d’Enugu. Leur père possède des usines d’agro-alimentaire, qui lui assurent un train de vie confortable, et un journal d’opposition, qui lui garantit une aura politique. C’est aussi un fervent catholique, religion dont il impose une pratique rigoureuse à sa famille. Prières, messes, confessions, la vie familiale est rythmée par le dogme chrétien, et les sanctions paternelles à chaque écart. La discipline que s’impose ce père ombrageux s’étend à sa femme et à ses enfants, qu’il n’hésite pas à molester s’il estime que leur comportement dévie du droit chemin et les rapproche des flammes de l’enfer. Mais cette vie verrouillée est bouleversée par la situation politique, qui place le père de Kambili, opposant de premier plan à la dictature militaire, dans une situation compliquée. Il envoie finalement ses enfants chez sa sœur, professeur à l’université de Nsukka. Kambili et Jaja vont y découvrir, d’abord avec effroi, une vie certes païenne aux yeux de leur père mais bien plus libre.

Chez leur tante, le choc est double. De leur écrin de richesse, le frère et la sœur tombent dans un milieu bien moins favorisé, où l’on coupe le moteur dans les descentes pour économiser l’essence, où l’on tire la chasse d’eau une fois par jour. De leur vie monacale, toute entière dédiée à s’attirer les grâces paternelles par des résultats scolaires impeccables et une adhésion stricte aux commandements divins, ils arrivent dans un doux chaos, où l’envie dépasse la routine, où personne ne rédige d’espaces-temps inflexible aux enfants, où l’on n’hésite pas à inviter le grand-père animiste que son fils ne veut plus voir depuis des années – cachez donc ce païen!

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Le sujet est intime et traité avec une finesse remarquable. L’emprise du père sur une famille qui vit cloîtrée, sa violence, accueillie comme un châtiment divin par ses victimes, sont rendues à la première personne, du point-de-vue de l’adolescente enfermée dans l’admiration du père. Adichie rend parfaitement l’intégration de la rhétorique paternelle délirante, la crainte et le repentir permanent qui l’entourent. La mère est effacée, elle tâche de protéger ses enfants mais reste la plupart du temps silencieuse, impuissante mais reconnaissante à son mari de n’avoir pas pris de seconde épouse. Au contact de la douce anarchie du foyer des cousins, la révolte viendra progressivement contre un père déjà aux abois du fait des menaces politiques dont il fait l’objet.

Au-delà du contexte nigérian, qui infuse l’intrigue sans pour autant occuper une place prédominante, l’histoire est universelle. On savait déjà le talent d’Adichie pour ces sujets intimes, après ses nouvelles évoquant le déracinement des femmes nigérianes expatriées aux États-Unis. Elle confirme ici cette sensibilité remarquable sur des sujets éminemment intimes et complexes, et s’affirme comme une des auteurs à suivre dans les années à venir.

Ailleurs sur le web, un portrait de Chimamanda Ngozi Adichie sur LeMonde.fr, ici, et les chroniques de cequejaidanslatete, ici, et de Fabien Mollon sur encresnoires, ici

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