Le Rêve du Celte (Mario Vargas Llosa, 2010)

Afficher l'image d'origineRoger Casement, inépuisable pourfendeur des colonialismes

Après les derniers jours de Trujillo dans La Fête au Bouc ou la vie de la  féministe franco-péruvienne Flora Tristan dans Le Paradis – un peu plus loi, Mario Vargas Lloca s’intéresse à une figure historique controversée, celle de Roger Casement. Cet Irlandais fut diplomate pour le Royaume-Uni, en Afrique et en Amérique Latine. Il est à l’origine de deux rapports qui ont connu un fort retentissement et qui dénoncent respectivement l’exploitation des populations des forêts congolaises par les milices de Léopold II et celle des Indiens d’Amazonie par la Peruvian Amazon Compagny de de Julio César Arana. Dans les deux cas, des structures capitalistes privées appliquent sur de larges territoires des méthodes esclavagistes pour faire récolter aux indigènes le caoutchouc. Casement fut aussi un défenseur de l’indépendance irlandaise, ce qui le perdra : il est condamné à mort et pendu en 1916 pour avoir conspiré avec les Allemands, qui livraient des armes aux indépendantistes. Son procès fut l’occasion de le traîner dans la boue en diffusant des cahiers, prétendument de sa main (leur authenticité fait encore débat), où est révélée sa vie intime et son homosexualité, vécue dans la clandestinité.

Vargas Llosa met en miroir la réclusion de Casement et ses accomplissements les plus marquants. De sa prison, Casement rejoue l’histoire. Son parcours est celui d’un jeune homme devenu auxiliaire du célèbre explorateur Henry Morgan Stanley, convaincu par la mission sacrée de l’Occident d’apporter ‘la religion, la morale, la loi, les valeurs de l’Europe moderne, cultivée, libre et démocratique, un progrès qui finirait par transformer ces malheureux des tribus en hommes et femmes de notre temps ». L’idylle est de courte durée. Avec les années, Casement arrive à la conclusion que « le héros de son enfance et de sa jeunesse était un des coquins les plus dénués de scrupules qu’ait excrété l’Occident sur le continent africain ». Ces épisodes congolais sont largement décrits par David Van Reybrouck. Commence alors un combat pour l’égalité et la liberté, mené au fond des jungles congolaise et péruvienne, et dans les salons londoniens. En surface, Casement a réussi : Léopold II a perdu ses domaines congolais, la compagnie d’Arana a fermé boutique au Pérou. Mais au-delà, les mécanismes, les structures n’ont pas changé. La justice n’a condamné aucun des contremaîtres d’Arana, coupables de tortures dignes des pires inquisiteurs. Le colonialisme, fruit de la rapacité des Occidentaux, existe toujours à la mort de Casement. L’Irlande est toujours britannique. Qu’a donc accompli cet homme, qui a mis sa vie en péril pour combattre ces dominations ? Son combat anticolonialiste est aussi bien intellectuel et moral que physique, dans l’énergie absorbée, dans les affections que Casement ramène des jungles du Congo et de l’Amazonie (paludisme en particulier), dans les angoisses et leurs conséquences sur le sommeil, la digestion et l’état général. On pense au Trotski de Padura, qui dans son exil alternait les phases de travail quasi ininterrompu et les périodes de semi-léthargie, exsangue de toute vitalité.

Le seul échappatoire de Casement semble être sa vie sexuelle cachée, et les compte-rendus qu’il en fait, en fantasmant la réalité (hypothèse de Vargas Llosa) pour se décharger des tensions qui l’accablent. Vargas Llosa fait sienne la théorie selon laquelle les cahiers présentés comme ceux de Casement sont bien de sa main. Dès lors, on peut s’étonner que les amours sordides et toujours monnayées de Casement n’intègrent jamais sa réflexion émancipatrice. Le point aveugle de la réflexion et du combat de Casement est là, dans cette intimité cachée, honteuse, incompatible avec tout le reste de sa vie, dont Vargas Llosa fait une souffrance mais jamais une déchirure à la mesure de celle qui écartèle Casement entre les honneurs que lui fait l’Empire britannique et sa propre détestation pour le sort que fait la couronne aux Irlandais. Casement paie sur les ports ou dans les tavernes, dans les villages, les jeunes hommes bien faits, et oublie instantanément. Cette prostitution ne le perturbe jamais, si ce n’est par la honte qu’elle lui procure : jamais le point de vue de son amant d’un soir, poussé à cette extrémité par la misère sans doute, n’entre en ligne de compte.

Une fois cette information révélée sur la place publique, le condamné est laissé en proie au doute : quel souvenir laissera-t-il ? Celui d’un héraut de l’indépendance, ou celui d’un pervers, qui plus est traître à son pays de par ses amitiés allemandes ? Héros aujourd’hui, à l’image de la photographie tout en autorité de la couverture, Casement a erré, hésité, souffert surtout, dans sa chair et son âme. Ce portrait vient pour Vargas Llosa rappeler « qu’un héros et martyr [n’est] pas un prototype ni un modèle de perfection, mais un être humain, fait de contradictions et de contrastes, de faiblesses et de grandeurs, car un homme, comme l’a écrit José Enrique Rodo, « est beaucoup d’hommes », ce qui veut dire qu’anges et démons se mêlent dans sa personnalité, inextricablement ». Le constat est classique et trivial, mais Vargas Llosa rend bien ces paradoxes et cette fragilité. Il fait de Casement le symbole d’un patriotisme dont il disait, à la réception de son prix Nobel en 2010 (discours ici) :

« Il ne faut pas confondre le nationalisme avec ses œillères et son refus de « l’autre », toujours source de violence, avec le patriotisme, sentiment sain et généreux, d’amour de la terre où l’on a vu le jour, où ont vécu ses ancêtres et se sont forgés les premiers rêves, paysage familier de géographies, d’êtres chers et d’événements qui deviennent des moments-clés de la mémoire et des boucliers contre la solitude. La patrie ce ne sont ni les drapeaux ni les hymnes, ni les discours apodictiques sur des héros emblématiques, mais une poignée de lieux et de personnes qui peuplent nos souvenirs et les teintent de mélancolie, la sensation chaude que, où que nous soyons, il existe un foyer auquel nous pourrons retourner. »

L’exercice paraît plus convenu et moins flamboyant que les extraordinaires Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, ou que le grand roman biographique de Leonardo Padura, L’Homme qui aimait les chiens. Il reste le moyen d’éclairer une figure au destin exceptionnel, avec la plume du romancier. Ceux qui n’avaient pas connaissance des phénomènes dénoncés par Casement au Congo et au Pérou découvriront la violence du système d’exploitation mis en place par les colons. Pour ceux qui étaient déjà familiers de ces épisodes, on aurait aimé que Vargas Llosa pousse davantage Casement dans ses retranchements. Qu’est-ce qui motive ce jeune Irlandais à se lancer à corps perdu dans ces luttes ? Vargas Llosa y répond par une conjonction du sentiment d’injustice et d’un environnement propice (alors que le rapport congolais était de son initiative, on impose presque à Casement son voyage au Pérou, qu’il n’a jamais demandé). Il montre les souffrances et les doutes, toutes les raisons qui pousseraient un autre à craquer. Pourquoi tient-il, pourquoi continue-t-il ? Où vont ses fidélités, ses attachements ? Au lecteur de se faire son idée.

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