La maison du retour (Jean-Paul Kauffmann, 2007)

maison-du-retourRéapprendre et redécouvrir sa liberté, après des mois de captivité

Grand reporter à L’Événement du Jeudi, Jean-Paul Kauffmann est retenu comme otage au Liban par le Hezbollah entre 1985 et 1988. A son retour, il achète avec sa femme une maison dans les Landes, qu’il habite pendant sa rénovation. Ce récit, rédigé seize ans après son installation, raconte les premiers mois dans cette « maison du retour » perdue dans les pins. A travers son rapport à la nature, à la littérature, aux gens qu’ils croise, aux vins de Bordeaux qu’il apprécie tant, Kauffmann lève légèrement le voile sur ces années d’enfermement, et le rapport à la vie qui en résulte.

Comme aux Kerguelen, Kauffmann se montre contemplatif, se laisse infuser par cet environnement isolé, par cette mise à l’écart qu’il choisit pour sa redécouverte de la liberté. Méditatif, il développe une discipline et une éthique de « l’amateur » :

– Au fond je ne suis qu’un amateur.
– Quelqu’un qui manque de sérieux ?
– Sans doute. Vous avez vu le souk ? J’aime bien cette ambiance. C’est une manière à moi d’accepter le principe de contradiction. L’amateur n’est pas irrésolu mais double. Deux réalités opposées peuvent vivre en bonne intelligence. Se situer entre le temporaire et le définitif, comme vous dites, il n’y a pas de plus beau programme.

Ou encore :

– Monsieur se veut un amateur ; il ne se plaît que dans le provisoire. Tu n’es qu’un dilettante.
– J’aimerais bien. C’est tout un art. Prendre au sérieux la musique, le vin, les cigares sans se prendre soi-même au sérieux. Il faut sans doute plus qu’une vie pour y parvenir.

Ne pas se prendre au sérieux, mais « prend[re] au sérieux ses sensations et ses émotions », comme il l’affirme par ailleurs dans un entretien (ici), sont les marques de cet amateur. Kauffmann décrit beaucoup, mais loin de laisser les perceptions le traverser, il analyse, creuse, dissèque. Il faut d’une part rester innocent : « Les êtres qui ont gardé une âme candide en dépit de la cruauté des temps, ceux-là sont « les seigneurs et les maîtres du monde ». […] Cette simple gratuité de vivre que certains nomment ingénuité désarme et même mystifie. » Mais à un voisin avec qui il discute bouteilles, et qui lui affirme : « Le vin est un plaisir, pas une abstraction. Vous l’intellectualisez trop. », Kauffmann répond : « Intellectualiser ! On dirait que c’est un péché ! Comprendre son plaisir parfois l’augmente. »

Avec cette double perspective, contemplative et analytique, Kauffmann redécouvre, lentement, les plaisirs simples, à commencer par celui d’arpenter son jardin, ou le café. Mais si certaines émotions reviennent, d’autres semblent perdues, comme celles que procuraient la lecture :

« Je le constate avec tristesse : j’ouvre désormais les volumes d’un geste machinal et les parcours mollement. Manque cette vigilance impérative, élémentaire, qui m’a prémuni du désespoir. »

Plus loin :

« Je suis entouré de livres et je n’ai pas faim. je picore, j’avale, je ne finis pas. Je songe souvent à Borges qui, devenu aveugle, continuait à acheter des livres. »

Ce retour à la liberté est aussi un retour aux hommes, atténué par l’isolement relatif de la forêt landaise. Il y a l’agent immobilier, l’ami architecte aux commentaires ésotériques (« Tu t’occupes trop de la maison, décrète soudain Urbain. Tout lieu bâti est un centre au milieu d’une périphérie. Tu dois connaître et conquérir le monde autour de ce centre et non te replier dans la maison-refuge.« ), les deux ouvriers qui retapent la demeure. Il y a aussi ces voisins rencontrés un peu malgré lui, qu’il vient à fréquenter de loin en loin. Le narrateur ne repousse pas les tentatives, il se contente d’en limiter la probabilité :

« Je vis ici à l’écart, mais je ne refuse pas pour autant la compagnie. Les solitaires sont presque toujours hospitaliers. J’ai seulement besoin de paix, de recueillement. Le dehors m’intéresse de moins en moins. »

Le récit est pourtant rythmé par les suites de la fatwa de Khomeini contre Rushdie, qui permettent d’en situer la chronologie. Comme toujours érudit, parsemé de références littéraires et de citations, La Maison du retour est un beau récit intime, peut-être à rapprocher des errances de Jean Rolin. On (ré)apprend avec Kauffmann à s’intéresser aux détails, à s’y absorber. Il y a dans ce retour à la vie une leçon, que Kauffmann aborde avec pudeur, par exemple en parlant de Virgile, « Son parti pris d’optimisme est aussi une manière de lutter contre la fatalité, c’est un acquiescement à la vie. J’aime cet allant et cette modestie traduisant le bonheur d’être vivant. » Cette réfelxion est un prélude à cette conclusion magnifique :

Vivre. A l’évidence, Pavese n’a jamais eu la vocation [Cesar Pavese, écrivain italien, s’est suicidé à 41 ans en 1950] (n’a-t-il pas écrit un recueil de poèmes intitulé Travailler fatigue ?). J’aime ce métier. Malgré la violence et la vulgarité de ces « sombres temps », le principe vital est plus ardent que jamais. Le métier de vivre est pourtant pénible. On s’y éreinte. C’est souvent répétitif. Mais pour rien au monde je ne renoncerais au charme douloureux de ma condition d’homme.

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