Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (Mathias Enard, 2010)

parle-leur-de-batailles-de-rois-et-d-elephantsConte habile et frustrant de l’amour et de la motivation artistique

Déçu par un pape Jules II mauvais payeur, Michelangelo Buonarotti, déjà célèbre pour son David, cède aux sirènes d’un autre souverain : le Sultan Bajazet. Ce dernier souhaite construire un pont sur le Bosphore, pour relier les deux rives de Constantinople. Le grand De Vinci s’y est cassé les dents, un autre Italien saura-t-il tracer le trait qui enjambera la Corne d’Or ?

De cet épisode hypothétique de la vie du sculpteur, Enard tire un court roman aux airs de conte oriental. Il y a dans la commande de Bajazet plusieurs dimensions pour Michel-Ange. Il s’agit tout d’abord d’un duel à distance, pour humilier De Vinci, « ce lourdaud qui méprise la sculpture », dont le dessin est « si novateur qu’il effraie » mais « ne pense ni au sultan, ni à la ville, ni à la forteresse. » L’affaire est aussi financière, car Buonarotti est à court de liquidités, du fait de son long engagement pas encore rémunéré auprès de Jules II. Il faut, enfin, comprendre Constantinople et son sultan, pour que lui qui est sculpteur, et pas ingénieur, puisse offrir à son commanditaire « le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. » A tout cela vient s’ajouter l’amour, celui que voue le poète Mesihi à Michel-Ange, et celui que Michel-Ange ressent pour une mystérieuse danseuse… En moins de deux-cents pages, on voit l’artiste tiraillé, manipulé, perdu entre les différentes influences qui s’exercent sur lui. Ses frères qui ont besoin d’argent, ce sultan qu’il ne voit jamais, cette danseuse qui apparaît brusquement, tout est fait pour le perturber, et pourtant il faut créer… Les manies du sculpteur, comme ces carnets qu’il noircit de listes de mots, témoignent par ailleurs d’une personnalité fragile, que cette expérience ottomane marquera profondément pour la suite de sa carrière, jusqu’au plafond de la chapelle Sixtine.

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Michel-Ange, par Daniele da Volterra (circa 1544)

Comme beaucoup, j’ai entrepris de découvrir l’œuvre d’Enard en commençant par l’un de ses ouvrages les plus courts, les cinq cents pages de Zone étant plus intimidantes. On peut certainement faire passer beaucoup de choses en peu de mots, qu’on se rappelle La Destruction du Parthénon de Christos Chryssopoulos. Toutefois, évoquer dans un temps si ramassé tout à la fois la rencontre de deux civilisations, l’artiste au travail, les arcanes de la politique ottomane, sans oublier de parler de désir, est ambitieux. Il s’agit sans doute de précipiter le lecteur dans la même urgence, la même insécurité que celle qui étreignait Michel-Ange. C’est joliment, et surtout habilement, écrit, car voilà que je sors de cette affaire comme le sculpteur, passablement frustré.

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