Moissons de crânes (Abdourahman A. Waberi, 2000)

« Cet ouvrage s’excuse presque d’exister. »

C’est sur cet aveu que s’ouvre ce court opus d’Abdourahman A. Waberi, issu du même projet « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » que le Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris Diop. En 1998 et 1999, Waberi a fait deux voyages au pays des mille collines, pour traquer l’ombre du génocide. L’ouvrage qui en résulte mélange récit de voyage et fictions, après mais aussi pendant le génocide.

« Des cargaisons de machettes rutilantes, achetées à bas prix en Chine, arrivent chaque jour à l’aéroport de Kanombé. On va les décharger en promettant aux cancrelats des torridités jamais ouïes encore en Afrique. Cul sec, on descend les bouteilles de bière Mutzig et de rhum cubain. Muscles dehors, on s’éponge le visage  en écoutant les paroles stimulantes de Simon Bikindi, destinées exclusivement au cœur réceptif du peuple cultivateur, avant de recharger les caisson dans les camions qui sillonneront les sept collines de la capitale et toutes les préfectures. Placés sous la bannière des chefs dont le front se ride constamment de fureur, nous nous rongeons les ongles en attendant de déferler sur les serpents à deux têtes, les lépreux à bannir de la vie. »

Waberi erre, contemple, s’interroge et questionne, mais il illustre surtout l’impossible écriture sur cette barbarie contemporaine. Là où l’écriture se faisait volontiers lyrique dans Le pays sans ombre, l’auteur semble ici parfois paralysé, incapable de choisir entre son désarroi de trouver une vie qui continue à Kigali, ses fragments ethnographiques et sa volonté de retransmettre l’horreur. Les choix effectués par Jean Hatzfeld (récit personnel et entretiens) ou Boubacar Boris Diop (fiction) paraissent souvent plus judicieux, même si la virtuosité de Waberi est perceptible.

« Dès que le journaliste ou l’infirmier ouvre la bouche en vous demandant comment ça va, on sent, au plus obscur de la chair, le ridicule de l’interrogation. De toutes ces familles exterminées, il ne reste qu’un bout de squelette dans ce qui resterait d’une robe de paysanne, une mâchoire ou un fragment de crâne – pas de quoi allumer la lumière intérieure qui gît en chacun de nous. Rien que la mort puante, gangreneuse. Pas la force de faire front à la cendre de l’aube. Pas de repentir à l’horizon. Une denrée, introuvable sur la terre vaine : la confiance en soi et faite à autrui. Ici, la vie n’a plus cours sous sa forme ordinaire. Toute joie y est aussi mort-née. »

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