Le vaisseau des morts (B. Traven, 1926)

Le vaisseau des morts - B. TRAVEN

Au sortir de la Première Guerre mondiale, il suffit d’une bonne cuite pour que la vie d’un marin devienne un enfer. C’est pourtant ce qui arrive à Gerard Gale. Son livret de marin ? Laissé à bord. Son passeport ? Aussi. A partir de là, l’homme n’est plus rien qu’un indésirable, présumé apatride jusqu’à ce qu’il puisse prouver qu’il est bien américain. Mais comment, sans un sou en poche, et avec l’interdiction d’embarquer sans papiers ? Voilà Gale trimballé d’ambassade en poste de police, transmis clandestinement d’un pays à l’autre par les douaniers, car après tout, on ne peut quand même pas le pendre simplement pour cela, restons humains. La seule porte de sortie pour Gale, c’est d’embarquer sur un vaisseau fantôme, un tas de rouille manœuvré par des exclus dans son genre. Alors qu’il n’a pas encore atteint cette extrémité, il est enlevé et embarqué comme chauffeur sur la Yorikke, une poubelle flottante qui vogue vers un sabordage en règle en vue de récupérer les assurances. Le vrai calvaire commence.

La biographie de B. Traven est mystérieuse. Né à Chicago ou en Allemagne, l’auteur baroude un peu partout, dans les cercles anarchistes européens. Il est d’ailleurs pour quelques mois l’hôte d’une prison londonienne, pour défaut de permis de séjour, une expérience dans laquelle il aura sans aucun doute puisé pour Le vaisseau des morts. B. Traven échoue au Mexique post-révolutionnaire en 1924, où il écrira notamment Le Trésor de la Sierra Madre, brillamment porté à l’écran par John Huston avec Bogart.

Le vaisseau des morts évoque le Bateau-usine de Kobayashi par sa description du prolétariat des mers, mais aussi Céline pour le style direct et l’humour noir. En suivant Gerard Gale, on pense enfin aux tramps jetés sur les routes dans les nouvelles de Jack London. Le monde auquel est confronté l’infortuné marin marche sur la tête, la bureaucratie a pris le pas sur la confiance ou l’empathie les plus fondamentaux : dès qu’il sort du système, Gale n’existe plus.

« – Prouvez-moi que vous êtes né aux États-Unis.
– Comment voulez-vous que je vous le prouve si ma naissance n’a pas été déclarée ?
– Ce n’est pas ma faute.
– Peut-être allez-vous jusqu’à contester ma naissance ?
– Exact. Je la conteste. Le fait que vous vous trouviez devant moi n’est pas, à mes yeux, la preuve que vous soyez né. Il relève de la croyance. Tout comme je peux croire ou non que vous êtes un citoyen américain.
– Alors, d’après vous, je ne suis même pas né ? Voilà qui dépasse l’entendement.
Le consul m’adressa son plus beau sourire professionnel.
– Je suis bien obligé de croire que vous êtes né puisque je vous vois de mes propres yeux. Mais si je vous établis un passeport et, dans un rapport adressé au gouvernement de notre pays, justifie cette décision de la façon suivante :  » J’ai vu cet homme et je crois qu’il est citoyen américain « , il est très possible que je sois renvoyé. Car notre gouvernement ne s’intéresse pas à ce que je crois, mais seulement à ce que je sais. Et ce que je sais, je dois pouvoir le prouver. Or je ne peux prouver ni votre nationalité ni votre naissance. »

Les actionnaires, les profiteurs et les pousse-papier en prennent pour leur grade, mais dès le début Gale sait la partie mal engagée entre lui et l’insaisissable machine administrative… Il ne s’en sort que grâce à l’humanité de ses interlocuteurs, obligés de tordre les règles pour ne pas l’emprisonner ou le fusiller ! Sur la Yorikke, c’est à la solidarité d’un camarade, coincé comme lui à la chaufferie, qu’il doit de survivre à son premier jour. Mais quand les choses peuvent empirer…

« Mais l’homme ? Le seigneur de la création ? Il aime être esclave, il est fier de jouer au soldat et d’essuyer le feu, il adore le fouet et la torture. Pourquoi ? Parce qu’il est capable de réfléchir, et donc d’espérer. Parce qu’il espère que ça ira mieux. C’est là sa malédiction, jamais sa chance. Et il faudrait avoir pitié des esclaves ? Des soldats et des invalides de guerre ? Haïr les tyrans ? Non ! D’abord il y a les esclaves, puis apparaît le dictateur. »

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