Les soleils des Indépendances (Ahmadou Kourouma, 1968)

Avant les Indépendances, Fama était prince. Depuis que la Côte des Ébènes a connu son grand chamboulement, il apparaît aux funérailles, comme tous les vieux griots ruinés… Sa femme, Salimata, ne lui donne pas d’enfant, et quand elle ne vend pas de riz au marché, elle court de sorcier en bonimenteur pour traiter son infertilité. Quand un de ses cousins meurt, Fama retourne au Houroudougou, sa province natale, présider aux funérailles. Pour découvrir que là aussi, tout a changé.

Dans tout le pays, les structures sociales ont valsé, les frontières sont maintenant gravées dans le sol et les déséquilibres entre populations créés par les colonisateurs ont amené rancœurs et motifs guerriers. Plus moqueur et moins ouvertement violent qu’un Sony Labou Tansi, Kourouma fait le pari du rire et joue d’ironie pour explorer les désillusions d’un continent laissé au désordre post-colonisation. Il n’est pas tendre non plus avec les traditions, et en particulier avec l’horreur de l’excision, dont le traumatisme hante encore Salimata. Derrière l’humour et les fulgurances langagières, la description est corrosive, et son impact encore palpable des décennies plus tard chez Henry Lopes ou Fiston Mwanza Mujila. Un roman fondateur, à (re)lire absolument, pour son inventivité, son impertinence et son énergie.

« Mais alors, qu’apportèrent les Indépendances à Fama ? Rien que la carte d’identité nationale et celle du parti unique. Elles sont les morceaux du pauvre dans le partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair du taureau. Il peut tirer dessus avec les canines d’un molosse affamé, rien à en tirer, rien à sucer, c’est du nerf, ça ne se mâche pas. Alors comme il ne peut pas repartir à la terre parce que trop âgé (le sol du Horodougou est dur et ne se laisse tourner que par des bras solides et des reins souples), il ne lui reste qu’à attendre la poignée de riz de la providence d’Allah en priant le Bienfaiteur miséricordieux, parce que tant qu’Allah résidera dans le firmament, même tous conjurés, tous les fils d’esclaves, le parti unique, le chef unique, jamais ils ne réussiront à faire crever Fama de faim. »

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