Prague fatale (Philipp Kerr, 2011)

Septembre 1941. Bernie Gunther vient de revenir du front russe, où il a vu les einsatzgruppen au travail lors de la « Shoah par balle » à l’Est. Il réintègre la Kripo, la police criminelle. Mais la pause berlinoise est de courte durée : Heydrich veut Gunther auprès de lui en Bohême-Moravie, pour démasquer un espion dans son entourage. Le sinistre Reichsprotektor craint pour sa vie, à laquelle les résistants tchèques pourraient attenter. A peine Gunther est-il arrivé qu’un proche d’Heydrich est assassiné. La course contre la montre commence pour Bernie.

Comme dans la Trilogie berlinoise, Philip Kerr joue habilement avec les événements et personnages historiques pour y insérer une enquête dans le pur style roman noir. On retrouve le cynisme de Bernie Gunther, sérieusement renforcé par son passage sur le front oriental, où il a participé aux escadrons de la mort. Cette campagne d’extermination est le grand œuvre d’Heydrich, bras droit d’Himmler et implacable dirigeant de Bohême-Moravie. Kerr peint un boucher glacial, dépourvu de la moindre empathie, entouré d’une cour d’admirateurs, d’envieux et de déclassés. Nanti de la bénédiction d’Heydrich, mais sans illusion sur sa patience ou son attachement en cas d’échec, Gunther épluche les alibis des uns et des autres.

Le classicisme de cette construction en huis clos (une troupe de nazis dans un château, un meurtre) est assumé. De la Bohême-Moravie, Bernie ne verra que son hôtel et le domaine d’Heydrich. Il n’y a donc que les récits de ses interlocuteurs, et sa propre voix interne, pour raconter l’horreur des exécutions en Pologne et en Biélorussie et la répression des résistants tchèques. L’enfermement rend l’exercice d’équilibriste de Bernie bien plus périlleux, en lui enlevant toute bulle d’air. La « solution finale » qui se profile et les évocations des massacres à l’Est horrifient même certains des proches d’Heydrich, qui reste imperturbable.

Si l’intrigue est relativement classique, on retrouve le goût de la formule, l’ambiance film noir et la riche contextualisation qui faisaient tout le sel de la Trilogie. La recette fonctionne encore une fois.

Publicités