Dix-neuf hommes contre la mer (Charles Nordhoff & James Norman Hall, 1933)

Abandonnés à bord d’une chaloupe non pontée surchargée, les dix-huit marins qui ont suivi le capitaine Bligh lors de la mutinerie sur la Bounty vont traverser plus de six mille kilomètres jusqu’à Timor. Du fait de la faim, de la soif et des intempéries, l’équipée frôle cent fois une fin tragique, et seule la personnalité exceptionnelle de Bligh permet de mener le voyage à son terme.

dix-neuf hommes contre la mer

« Il était né pour diriger dans le péril, pour conduire des hommes au combat, et à présent, dans ce bateau, alors qu’il avait pour ennemie la mer et pour tâche de sauver la vie de son monde, il semblait vivre une manière d’épanouissement, se révélant chaleureux, courtois, plein d’égards pour les autres, à un point qui m’eût semblé inimaginable quinze jours auparavant »

Si la tyrannie de Bligh avait declenché de Fletcher Christian, son charisme et son dévouement seront les seuls garants de la survie de ceux qui l’ont suivi après sa destitution. Le personnage est ambivalent, intransigeant mais prêt à tous les sacrifices pour mener à bien la mission qu’il s’est donnée et mériter la confiance de ses hommes. Il a l’impeccable discipline de la marine anglaise chevillée au corps, mais partage sans broncher les épreuves de ses marins, allant jusqu’à puiser dans ses ultimes ressources pour les mener à bon port.

Par son abnégation, Bligh est le pendant mi-grandiose mi-haïssable du capitaine MacWhirr que Conrad peint dans Typhon. L’exploit que constitue cette traversée est entré dans les annales aux côtés de ceux de Shackleton ou Rawicz, histoire d’une lutte contre les éléments jusqu’aux extrêmes limites de ce que corps et esprit sont prêts à endurer. Alors que la chaloupe croise des îles paradisiaques qu’elle ne peut approcher par peur des indigènes, les marins n’ont que la mer, l’enfer des nuits passées à écoper, la brûlure du sel. Pas un ne se plaint, tant la figure du capitaine, soudé à sa barre tout au long des nuits d’orage, force au courage.

Nordhoff et Hall, en choisissant un narrateur interne comme ils l’avaient déjà fait dans Les Révoltés de la « Bounty », rendent le récit dynamique. Ce choix permet également de maintenir une certaine tension, alors que l’on connait déjà l’issue du périple. Ledward n’est pas fin marin, de là l’absence de jargon, mais sa qualité de médecin du bord apporte l’empathie indispensable pour donner vie à cette histoire et contenir le caractère épique de l’aventure.

Cet ouvrage boucle le cycle de la Bounty, composé par ailleurs de Les Révoltés de la Bounty et PitcairnLes trois ouvrages peuvent être lus séparément, sans ordre précis. La trilogie couvre tous les grands mythes marins : la mutinerie, les échoués sur une île déserte, la traversée dans des conditions adverses. Nordhoff et Hall tirent parfaitement profit des évènements historiques pour mettre en exergue ici l’incroyable capacité d’un homme à subjuguer son équipage, là l’échec du nouveau départ de quelques hors-la-loi. Un grand classique du roman d’aventures marine, à la suite de Conrad et précurseur d’Alexander Kent.

Leur exploit est entré dans les annales aux côtés de ceux de Shackleton ou Rawicz, histoire d’une lutte contre les éléments jusqu’aux extrêmes limites de ce que corps et esprit sont prêts à endurer.